Les enjeux internationaux du programme Ariane 6

23 janvier 2019

Même les non initiés ont entendu parler de SpaceX. Que l’on apprécie ou pas les extravagances de son fondateur Elon Musk, cette société a chamboulé le marché des lanceurs spatiaux depuis qu’elle propose des lancements à ~60m € contre ~150m € pour les vétérans du secteur, Ariane et Proton (lanceur Russe). Bien sûr le prix n’est pas la seule mesure en jeu, et la fusée européenne Ariane 5 dispose de plusieurs autres arguments, notamment sa fiabilité et son excellence opérationnelle, mais tout de même, 150 millions d'euros, c’est trop.

La réponse de l’Europe à SpaceX s’appelle donc Ariane 6. Validée en 2014 et ses financements alloués en 2016, cette fusée est la nouvelle championne européenne dans cette concurrence mondiale de la prochaine décennie 2020–2030 sur le secteur des lanceurs lourds.

Les enjeux

Seulement voilà : toujours en développement et avec un premier lancement prévu pour 2020, Ariane 6 craint déjà un manque de commandes institutionnelles afin d’être compétitive face à ses concurrents. Ce qui met évidemment à risque le lanceur, car pour que la fusée soit intéressante économiquement, elle nécessite un minimum de 14 lancements pendant la période 2020–2023, puis 5 lancements annuels après 2023 lorsqu’Ariane 6 aura définitivement pris le relais d’Ariane 5. Or le lanceur ne compte à ce jour que 3 commandes institutionnelles... Pourtant l’ESA dénombre 25 lancements institutionnels pour la période 2020–2023. Alors comment expliquer cet écart ? Comment se fait-il que les industriels et gouvernements ne favorisent pas leur propre fusée européenne ?

Une des raisons qui explique ce manque de commandes est purement économique. En effet, là où l’ensemble des puissances spatiales mondiales privilégient leurs champions nationaux (les US lancent exclusivement avec des modèles américains, la Russie fait de même, ainsi que le Japon, la Chine, l’Inde), l’Europe, elle, n’utilise un lanceur européen que pour un tiers de ses lancements ! Car les pays trouvent moins cher ailleurs, notamment avec SpaceX sur la Falcon 9 ou chez les Russes.

A long terme, cet état de fait a des conséquences désastreuses. Car Ariane 6 pourra proposer des prix intéressants sur le marché commercial si et seulement si elle dispose d’un appui institutionnel suffisant, prêt à dépenser plus cher pour ses propres lancements. Avoir un carnet de commandes institutionnelles rempli, avec des lancements facturés plus cher aux gouvernements, permettrait à Arianespace de casser les prix sur le marché commercial. Ces commandes seront essentielles dans la mesure où le secteur sera de plus en plus compétitif, avec un nombre croissant d’acteurs dès 2020 : US, Japon, Chine, Inde, ils ont tous des projets de lanceurs lourds dans les tuyaux !

A l’époque, lorsque les lanceurs européens et russes étaient plus intéressants financièrement que les lanceurs américains, les satellites US militaires ou civils ne partaient pas sur une fusée européenne... Au contraire, les US ont privilégié le marché local, quitte à payer plus cher. Le mantra "US first" ferait bien d’être appliqué par l’Europe pour son propre compte, tout particulièrement dans un secteur aussi souverain et stratégique que l’accès à l’espace.

On saluera tout de même l’engagement de certains pays européens (la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Suisse) d’affirmer leur volonté de privilégier les lanceurs du continent, mais les promesses ont parfois du mal à se transformer en commandes... Car cet engagement n’a pas été décliné en contrats pour le moment.

Il sera certes difficile de convaincre les pays européens de privilégier une fusée européenne plus chère que ses concurrentes, dans la mesure où ceux-ci ont déjà injecté 3,5 milliards d’euros en subventions dans le développement d’Ariane 6 et de sa nouvelle base de lancement en Guyane Française. Mais garantir des lancements pour notre championne européenne, et assurer son développement, n’aura pas la même portée que de se contenter d’injecter de l’argent dans le projet.

Car pour les pays participant à la production d’Ariane 6, chaque lancement a des retombées économiques. Utiliser Ariane 6 pour tous les lancements institutionnels européens générera donc un stimulus économique pour l’Europe avec un retour sur investissement, tandis qu’acheter non-européen, serait juste une dépense hors de l’espace économique européen. Sans parler de l’impact à long terme de cette stratégie pour l’industrie spatiale européenne.

Les subventions de l’Europe à Arianespace pourraient donc être totalement remplacées par ces garantis de lancements... On le voit, un "Buy European Act" aurait ici tout son sens.

chiffres fusée ariane 6

En conclusion

Pour améliorer la compétitivité du lanceur Ariane 6, il est donc absolument essentiel pour les pays membres ainsi que ses institutions (Agence Spatiale Européenne, EUMETSAT) de jouer la carte européenne, et de mettre en place un processus garantissant le nombre de commandes institutionnelles nécessaires. A défaut, Ariane 6 aura déjà du plomb dans l’aile, sans même avoir exercé son premier lancement.

La réunion interministérielle prévue fin 2019 à Séville, censée redéfinir les priorités du programme spatial européen, devra absolument se pencher sur ce point. D’autres sujets, tel que la réutilisabilité d’un lanceur européen et le développement des projets Prometheus, Callisto et Space Rider qui constituent les technologies de demain, devront également être abordés.

Affaire à suivre donc.